Ajouté le 19 nov. 2019 | Commentaires

MATHILDES POULANGES

Le livre, toujours et malgré tout

Depuis des siècles, le livre a permis de garder une trace de l’histoire de l’humanité. Mais depuis le XXè siècle, pour de nombreuses raisons, le livre connaît une existence de plus en plus éphémère. Pour ne pas perdre sa trace, pour que cette disparition a son tour prenne un sens, Mathilde Poulanges les traite comme les Egyptiens traitaient leurs morts: elle les embaume et leur apporte une nouvelle vie, éternelle.

Aujourd’hui que le numérique est rentré dans nos vies, l’objet livre est parfois devenu encombrant. A quoi bon garder les vieux classiques puisque je peux transporter une bibliothèque dans ma tablette? Quant aux livres qui ne relèvent pas de la littérature, ils ont souvent une existence éphémère liée à leur contenu. Pire encore, la profusion délirante de livres fait que chaque année, plus de 100 millions de livres neufs en France finissent… au pilon. Bref, que ce soit le fait des éditeurs eux-mêmes, des libraires, ou des lecteurs, la vie d’un livre s’achève bien souvent d’une triste manière: hop à la poubelle ou éventuellement dans la cheminée.

Comme tout le monde, Mathilde Poulanges a pu constater cette évolution, mais cette triste fin de vie ne l’a pas laissée indifférente. L’artiste a choisi de maintenir en vie, coûte que coûte, ces objets qui ont fait partie de la vie humaine pendant des siècles.

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Il ne s’agit pas de les lire ou de les relire (et ce, bien qu'elle lise une page de chaque ouvrage avant de l'embaumer), mais de préserver l’objet, comme un témoignage de ce qu’il a pu apporter aux hommes, de les transporter dans une autre dimension temporelle: non pas la disparition mais au contraire une trace de ce moment où ils allaient disparaître…

Pour cela, Mathilde Poulanges a besoin de livres. “Je ne travaille qu’avec des livres abandonnés. La communauté Emmaüs de Millau m’en fournit”, mais maintenant que son travail possède une certaine notoriété, “il arrive aussi que des particuliers m’en apportent spontanément. Je ne peux pas tout utiliser. Je choisis les livres d’un format un peu grand, avec un papier solide”. 

Car devant ces livres qui s’amoncellent, l’artiste choisit: non pas en fonction du contenu, comme le ferait une lectrice gourmande dans une librairie, mais en fonction des matières, couleurs, formes… Elle agit en quelque sorte comme le médecin légiste au chevet du défunt: la seule solution pour supporter ce travail est de voir le corps comme un objet. Devant un livre voué à une fin certaine, la seule solution pour Mathilde Poulanges est aussi de le “réifier”, et non plus de le voir comme un réceptacle à histoire qui peut emmener dans d’autres mondes.

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Et l’artiste se met au travail. sans état d’âme: la voilà qui démembre, déchire ou découpe le livre, avant de le vitrifier et de le brûler. Le livre a vécu… mais il demeure, et pour bien s’assurer qu’il ne disparaîtra pas complètement elle finit par le vernir, quitte à repasser ensuite par une nouvelle étape de combustion. 

Bref, une cuisine interne que l’artiste-embaumeuse a mis du temps à mettre au point et qui lui est propre.” C’est en fait un travail très expérimental. Il m’a fallu deux ans pour stabiliser le process. Je travaille avec du verre liquide et du verre en poudre, mais je prépare lentement la matière du livre avant. Je le vitrifie en partie pour que, quand je le brûle, il en reste tout de même quelque chose! Ce qui est intéressant, c’est que le feu révèle alors les mots, même si je ne contrôle pas le processus. J’appelle ces mots des ‘fantômes’”. 

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Depuis, Mathilde Poulanges a appris que ce mot “fantôme” était aussi employé dans les bibliothèques: il désigne la fiche de prêt qu’on met, ou plutôt qu’on mettait, sur l’étagère à la place du livre emprunté. Un mot… qui, dans cet usage, tend à disparaître puisque l’usage qu’il désignait n’est guère plus qu’un souvenir de vieil universitaire...

Voilà qu’après avoir subi tous ces “ointements” et crémations, le livre redevient ce qu’il a été un jour, avant sa vie de livre: du bois, de l’écorce. Il reprend l’apparence de sa matière première. Depuis peu, Mathilde Poulanges a trouvé d’autres procédés qui renforcent cette illusion: “J’ai intégré les oxydes et les enluminures à mon process, cela apporte des nuances de couleurs tout en restant dans les teintes de terres brûlées. C’est tout le propos de mon travail, même si je sais bien que tout cela n’est qu’une illusion: le retour à la terre”.

Sans intervention de sa part, le livre serait retourné à la terre sans laisser de trace. En s’en emparant, Mathilde Poulanges n’empêche pas son retour à la terre. Elle rend simplement ce retour visible, et donc encore plus cruel.

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La démarche de Mathilde Poulanges vue par l’écrivain Yves Frémion

“Des siècles durant, on a brûlé les femmes. Celles qui faisaient peur, celles qu’on ne comprenait pas, celles qui étaient à côté de la plaque, celles qui ne faisaient pas comme on a dit, ou simplement celles qui gênaient. Celles qui guérissaient (mais de quoi se mêlaient-elles, la médecine est un boulot d’homme), celles qui voulaient être des femmes libres ou qui ne voulaient pas dépendre d’un homme. Il était temps de les venger.

Alors Mathilde Poulanges, sorcière vengeresse, brûle à son tour. Elle inverse la tradition, aujourd’hui c’est la sorcière qui brûle plutôt que d’être brûlée. Du coup, elle retrouve une autre tradition médiévale, celle du « monde à l’envers », sujet de tant de gravures et d’imageries. Comme ses ancêtres, elle fait corps avec la nature, puisqu’elle rend le papier, né de la pulpe végétale, au terreau nourricier. Elle transgresse les tabous, car c’est une femme qui incendie et de surcroît ce qu’il y a de plus sacré : des livres”.

L’artiste bibliophage Mathilde Poulanges vit et travaille sur le plateau du Larzac.

Après s’être confrontée, en autodidacte, à la peinture, au décor et à d’autres formes d’expression, elle a jeté son dévolu sur le papier: “Tout ce qui précède ce travail m’a finalement préparé à le faire”. 

Elle s’est intéressé au matériau à partir de 2011 et a commencé à trouver la technique qui aboutit aux oeuvres actuelles en 2014. En explorant des techniques diverses comme le collage, l’origami ou le kirigami elle s’est intéressée au livre autrement.

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Ajouté le 30 sept. 2019 | Commentaires

CONSUELO WALKER GUZMÁN

Les épingles ne se cachent plus

Généralement, les couturières font un grand usage des épingles, des ciseaux, des mètres rubans, du fil ou des aiguilles. Et puis, quand l’ouvrage est terminé, elles rangent toute
cette quincaillerie pour ne plus montrer que la réalisation finale, la robe haute couture, le chapeau de mariage, la cape d’hiver. Comme le jardinier qui range son rateau après avoir ratissé les allées, ou le cuisinier qui range ses casseroles.

Bref chaque artisan aime montrer le résultat de son travail, pas ses outils.

L’artiste chilienne Consuelo Walker a choisi de réconcilier ces deux univers, et de détourner l’usage de ces outils pour en faire la matière première des vêtements créés: la robe met alors en valeur les ciseaux, les mètres rubans sont  entrecroisés et deviennent tissu, les épingles à nourrice permettent de réaliser une somptueuse robe dorée, pendant que les épingles à tête ronde forment une écharpe qui semble d’une douceur infinie… même s’il ne s’agit là que d’une illusion.

“Mon travail trouve son origine dans les travaux domestiques. Les travaux d’aiguille, la broderie sont généralement associés au monde féminin. J’ai trouvé de l’intérêt à manipuler ces objets utilisés pour ces différentes techniques. Ces objets ont aujourd’hui un charme nostalgique, même s’ils sont toujours présents dans n’importe quelle boîte à      couture. En travaillant sur leur accumulation, sur le “trop-plein” de ces objets, j’arrive à leur trouver une nouvelle signification. On en oublie leur nature première.

Avant de trouver sa voie dans la réinterprétation de la couture, l’artiste avait suivi un chemin plus classique, avec une formation solide en gravure sur métal, en aquarelle et en sculpture, toutes matières qu’elle a ensuite enseignées.

Des acquis qui lui ont certainement servi pour franchir les étapes qui l’ont menée à cet univers, qui concilie une grande technique associée à un sens de l’esthétique qui se voit dans les objets mêmes, mais également dans leur mise en scène ou dans les prises de vue qui en sont faites.

Car pour magnifier les objets qu’elle invente, Consuelo Walker les met en scène et les photographie avec autant de soin qu’un
photographe de mode avec une robe haute couture.

Finalement, sa démarche s’apparente à celle des artistes du mouvement Support-Surface qui mettaient en valeur, dans les années 70, le châssis, la toile, non plus comme support de l’oeuvre mais comme représentant l’oeuvre elle-même. Elle lorgne aussi du côté d’Arman qui a joué sur le principe d’accumulation des objets pour en renouveler le regard (et insister aussi sur la profusion parfois inepte d’une époque de production intensive).

Le travail de l’artiste est donc à la croisée de plusieurs chemins, permettant à son travail de parler aussi bien aux petites mains des maisons de couture qu’aux théoriciens de l’art contemporain. Une gageure pas si fréquente que cela.

Artmajeur a remis un prix à Consuelo Walker lors de la finale de l’Arte Laguna Prize à l’Arsenal de Venise le 17 mars 2018.   Texte : A.D

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Découvrez son travail ( 5 œuvres )



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