Back to top

Enfant je n’aimais rien moins qu’être seul, à l’écart de ce monde où pourtant chacun louait mon haut degré de sociabilité : leur faire plaisir d’être ce qu’ils pensaient que j’étais fut un des premiers enseignements que je m’adressais; et dès lors, il ne restait plus qu’à me dégager du temps personnel afin… de ne rien faire. Depuis, de l’encre a coulé sur mes dessins et c’est la rencontre avec le livre d’Henri Vincenot, Le Pape des escargots, qui réveilla celui qui dormait en moi; celui qui attendait patiemment que la vie fasse son chemin : le Gilbert de la Rouéchotte. Comme d’autres se sont vus en retours du Jehan le Tonnerre, moi, je puis affirmer que je suis le retour du Gilbert de la Rouéchotte, lui-même avatar de Gislebert d’Autun, descendant spirituel des sculpteurs celtes du Mont Beuvray, eux-mêmes enfants de la première poussière de vie de l’Univers ; autant dire que j’ai du boulot devant moi! Je découvrais, dès mes premiers coups de ciseau que je tenais là un fameux truc et que toutes ces années, enfin, étaient justifiées. Tout est là, je vois ce que le bois me propose, je devine la main de Saint François dans le tilleul, la grave figure du Jean-Baptiste s’impose dans telle vieille planche, la Vierge me tend les bras dans cette poutre et toutes les autres beautés que je n’ai plus qu’à dégager de leur croûte de bois, tout comme ma femme m’a débarrassé de ma croûte de connerie. Alors, si je sculpte, c’est uniquement pour faire la seule chose que je puisse faire, être moi-même. Si j’aime sculpter des sujets religieux, c’est parce que j’ai fait le pari du positif, parce que la forme n’est que le symbole du fond et que le fond, c’est l’homme et sa grandeur. Bien sûr, ma carrière aurait pris un autre essor si j’avais modelé d’énormes bites auxquelles j’aurais suspendu des grappes de pouffiasses aux jambes grandes ouvertes, je les eus même appelées Liberté ou bien Esquisse d’un Avenir Dardant. Mais non, j’aime bêtement suivre une autre direction, simple et claire pour qui la veut belle; profonde et terriblement humaine, pour qui la souhaite ainsi. Mes sujets sont ainsi, pas franchement dans l’air du temps; ils sont en fait par-delà l’air du temps. Et je les veux comme tels, arrivés jusqu’à moi, alors l’alchimie s’opère, le lien s’impose à mon œil puis lentement l’idée progresse dans tout mon être pour qu’enfin, rempli d’une énergie toute vouée à cette image, je ne puisse rien faire d’autre que l’aider à se matérialiser. C’est pourquoi j’aime récupérer les poutres, les pierres et les cartons pour travailler; j’ai besoin que la matière ait déjà vécu et qu’on la néglige pour qu’enfin elle devienne mienne. Je trouve le trésor dissimulé dans la poutre pourrie de la maison en ruines, la lumière de Saint Michel dans le carton humide, la Gloire du Christ dans les panneaux trop longtemps exposés aux intempéries. Je trouve et j’aime ça.

krb1