L’œuvre de Philippe Roussel continue de se métamorphoser en d’incessantes régénérations de thèmes dont la signification est avant tout picturale. Il y a quelques années, le cercle avait structuré son dessin ; plus récemment, de grandes fleurs isolées, magnifiquement réduites à quelques traits, et d’autres, bigarrées, fantaisistes, se sont succédé sur ses papiers. Aujourd’hui, il en propose des visions nouvelles, vivantes et enjouées.
Dans une première série, le cercle s’impose et suggère les fleurs plus qu’il ne s’autorise à les représenter. Celles-ci évoluent sur des fonds qui rappellent ceux que Roussel avait déjà utilisés pour les « ardoises d’écoliers » de sa série sur la mémoire et qui, immanquablement, évoquent aussi certaines œuvres de Twombly : clairs, presque blancs, mais travaillés avec des jaunes, des violets, des verts, des bleus. Les cercles rouges et jaunes intenses dominent les blancs, les disques violets complètent les verts. Des graffiti au tracé sensible, bleus ou noirs, animent la composition. On croit voir un papillon, mais ne seraient-ce pas plutôt des pétales, des feuilles, des pistils ? A moins qu’on ne se trompe à vouloir encore déchiffrer quelque représentation ! Le sujet se dissout et la couleur reste seule à faire naître des sensations. C’est l’éclosion printanière, c’est la maturation estivale qui sont ici rendues visibles !
Une deuxième série est moins exubérante, alors même que les fleurs sont surabondantes et que la technique n’est pas moins complexe. Les fonds, verts-bleus, sont divisés en deux, horizontalement. La composition est celle d’une marine ou d’un paysage réduit à sa plus simple expression. Cette impression est accentuée par le recours à des tons plus foncés dans la moitié inférieure, plus clairs dans la partie haute, les teintes évoluant en vapeurs colorées. A l’avant-plan, le décor traditionnel du tapis de fleurs devient le sujet même, dont les éléments évoluent en toute liberté, légère et spontanée. Les fleurs sont plus petites, plus précises aussi. Leur dessin naïf, fait de cercles approximatifs et de volutes irrégulières, échappe à la répétition par le mélange de techniques variées, acrylique, rehauts de pastels secs, traits de fusain. Dans leur usage, il n’y a pas de systématicité, mais, à l’inverse, aucune application pour y échapper non plus : c’est l’intuition, non la réflexion qui guide ici le peintre.
Ces œuvres ont l’insolence de la vie heureuse. Elles expriment le bonheur de peindre de la façon la plus immédiate. Le peintre retrouve les gestes de l’enfant pour faire ressurgir toute la gaieté qui peut accompagner cet âge de la vie. Les nombreux accidents qui entachent la blancheur et que celle-ci commence déjà à recouvrir sont alors aussi bien autant de souvenirs, bons ou mauvais, fraîchement imprimés ou en train de s’estomper. Nulle violence cependant, mais une tendresse infinie, qui ressort précisément de l’absence de lignes nettes, du sfumato continu des fonds, qu’ils soient blancs ou verts.
Si les toiles de Philippe Roussel sont faciles à approcher, c’est parce qu’elles montrent l’optimisme, qu’elles le rendent évident, qu’elles le communiquent, finissant par occulter l’exigence – réelle pourtant – du travail du peintre.
Yves Mausen
Ancien élève de l’Ecole Normale Supérieure
Membre de l’Institut Universitaire de France